Extrait
CHAPITRE 1
Le mec marchait. Ses rangers Vuitton raclaient le bitume. Il a pris à droite, une rampe descendant aux quais. Une Ford rouge, pare-brise défoncé, pourrissait dans la flotte. Il n'a pas fait attention. Il a enjambé le parapet et continué sa marche, ennuyé, le long de la Seine. Il portait un bermuda kaki, un tee-shirt noir et des anneaux aux oreilles. Un tatouage sur la joue gauche, pas facile à distinguer sur sa peau mate. Les tempes rasées. Ses cheveux lui tombaient dans le dos. C'était mon yin-kong, pas de bug possible.
J'ai refermé Le Monde Match, qui décrivait en couleurs les derniers combats aux Etats-Unis. Les milices écologistes cartonnaient les troupes fédérales sans exclure les civils. Elles avaient encore commis des attentats du côté de Seattle. Treize morts, cinq femmes, trois enfants. Des photos, beaucoup de rouge. Cliché très flou d'un homme aux cheveux longs recherché par la police.
Le ciel était couvert. Des flaques de nuages cachaient le peu de soleil disponible. De l'autre côté, le sommet de la tour Jussieu vomissait ses poutrelles. Une gigantesque dent cariée. Ça leur apprendrait à laisser les étudiants jouer avec des produits dangereux. Ce coup-là, tout le monde l'avait annoncé dans les services. Comme d'habitude, on n'avait rien vu venir. Bilan : six morts, quarante-neuf blessés. Pas de revendication.
Je me suis penché par-dessus le garde-fou : le mec poursuivait en direction de la pointe de l'île Saint-Louis. Il enjambait des corps allongés dans des paquets de feuilles mortes. Je l'ai suivi de loin, sans quitter mes hauteurs. Distance de sécurité : vingt mètres. Il portait un flingue sous le tee-shirt et en cachait sans doute un autre dans la poche de son froc. Son pas n'aurait pas été si lourd, sinon. Il avait l'air costaud, je devais choisir le bon moment. Je le filais depuis une semaine, il m'avait coûté assez d'efforts, un de mes indics m'avait même imposé de 1000 euros. En négociant serré avec Vranac, je pourrais monter jusqu'à 5000 euros pour ce gars-là. Peut-être 6000, s'il dégorgeait bien. Pas question de saloper le boulot. Je me suis mis à battre la mesure. Bpm cool : 60 à la noire. "My favorite things", ce serait peut-être pour aujourd'hui, si tout se passait dans les règles.
Les graffiti à la gloire du Che couvraient les murs. "La révolution vaincra", tous ces trucs débiles. Quartier des squats, central, idéal pour les rendez-vous clandos. Belle connerie d'avoir laissé l'île Saint-Louis aux mains des artistes. Ils en avaient mis partout, des œuvres d’art. Sur les murs, les toits, il en sortait par toutes les fenêtres. Les vrais artistes s'étaient cassés depuis longtemps. Ne restaient plus que les junkies et les hors sujets habituels. Au moins, sur une île, ils sont plus faciles à contrôler, ceci explique cela. Une plaque indiquait que dans cet immeuble était mort Georges Pompidou, président de la République. En dessous, un petit malin avait barbouillé un tag à la gloire de Georges Marchais, noble gardien de la Révolution, vingt ans déjà.
Le mec s'était arrêté et discutait avec une fille. Des cheveux roux carotte coiffés en pétard, une jupe blanche bordée de rouge, assez large, puisque la mode prescrivait de se promener sans culotte pour s'envoyer en l'air plus facilement. Jupe tachée par endroits. Un pull rouge, troué aux coudes, dans lequel elle frissonnait. Peut-être le manque. Ou le froid, vif en ce début octobre. A vue d’œil, dans les vingt-cinq balais. Pas de conclusion hâtive, les junkies font souvent plus que leur âge. Le yin-kong la dépassait de trente bons centimètres. Ses yeux bridés la scannaient rudement. Ses lèvres pleines s'arrondissaient de mépris. Ils ont négocié un quart d'heure environ, face à face, selon un rapport de domination bien arrêté. Puis, avec un signe de tête, il a fait demi-tour. La fille l'a suivi, les bras serrés autour d'elle. Pas grand-chose à serrer, elle était maigre comme un chacal. Heureusement, ce n'était pas un simple rendez-vous de dealer. Dans ce cas-là, je n'aurais eu aucune raison d'intervenir.
Le yin-kong a franchi le muret, la fille aussi, comme elle a pu, et ils ont remonté la rampe dans ma direction. C'était le bon tempo, une progression harmonique sans bavure. Je caressais déjà la crosse de mon Sig Pro, bien calé dans la poche droite de mon cuir. Il a jeté un œil vers moi. Putain, Le Monde Match dépassait ma poche gauche. S'il l'apercevait, il flairerait la filature. Par chance, un chevelu hirsute est passé dans le secteur. Je suis allé à sa rencontre.
– T'as pas dix reus ?
Le chevelu m'a regardé comme si je lui faisais une blague.
– Qu'est-ce que tu racontes, Touche-pas-à-mon-pote ? T'as vu comment t'es sapé ? T'es au moins socialiste, toi ! Ce serait plutôt à moi de te demander un peu d'aide humanitaire.
– Faut pas se fier aux apparences, connard. Toi, par exemple, je parie que t'habites dans le XVIe chez papa-maman.
– Mes fondamentaux, je les ai plus vus depuis quatre ans et je m'en fous pas mal, ils peuvent crever.
– Tu te la branles rebelle mais tu suces le maire-préfet.
– Ecoute, pépère, je sais pas ce que t'as gobé, mais ça devait être puissant. Alors, arrête de m'insulter et file-moi ton fric.
Il a sorti une lame. Le yin-kong marchait vers la Cité, la fille deux mètres derrière lui. Surtout ne pas perdre le contact. Le Sig Pro a giclé de ma poche et le canon s'est arrêté à un centimètre de son nez.
– Maintenant dégage, crevure. Tu butanes.
Si le gars avait eu des tripes, il aurait pollué son froc. Il a juste baissé le couteau avec des yeux de nouveau-né. Ma main droite a pris son élan et je lui ai mis un coup exact sur l'arcade sourcilière, de quoi l'occuper un moment. A terre, en position fœtale, il couinait de douleur, les doigts souillés de sang. J'ai repris mon approche.
Les deux autres avaient déjà franchi la grille séparant l'île aux squatteurs de l'île aux touristes, et longeaient Notre-Dame et ses boutiques à bondieuseries. Les marchands indiens tentaient sans conviction d'accrocher le chaland, montraient des Sainte Vierge de toutes les tailles, des fioles d'eau bénite, des crucifix dorés et des posters de Jean-Paul III sur fond de Star Spangled Banner. Les rares promeneurs égaraient un regard bouffi. Pour les trafiquants de reliques, la marée basse commençait. Pourtant, le nouveau pape made in USA avait boosté les ventes, cet été-là.
Le mec et la fille juraient sur la foule des pénitents agglutinés aux portes de Notre-Dame. Vêtus de robes de bure, ils marmonnaient des prières en attendant la fouille. Les vigiles inspectaient les visages, ouvraient les sacs, palpaient les corps et supervisaient l'acquittement du droit d'entrée. Les haut-parleurs déversaient de la musique sacrée entre deux pubs pour la Bible de Jérusalem. Caméras, sas d'entrée, périmètre de haute protection. L'archevêché de Paris ne plaisantait plus avec la sécurité des fidèles. Le clodo qui tentait le coup de la petite pièce était aussitôt interpellé par la police et placé en détention.
Le yin-kong a tourné à droite sans un regard pour la préfecture ni les grilles de l'ancien palais de justice, réaménagé en centre commercial Calypsos avec multiplex cinéma, casino, salles de sport et accès très payant à la Sainte-Chapelle. La fille suivait, brave bête. Ils ont marché vers la rive droite. J'ai pressenti notre destination. Voilà qui allait compliquer le boulot. Le ciel s'est encore obscurci, il a recommencé de pleuvoir.
Ils se sont glissés entre les voitures qui se tamponnaient autour de Châtelet. Sur l'écran municipal, le logo Calypsos a laissé la place à une jolie présentatrice qui a aligné les titres de 17 heures 30 : « Emeutes raciales en Argentine : plus de 100 morts ; Hausse du prix de l'essence à 3,58 euros le litre ; Niveau de pollution de l'air stabilisé à 4 ; Ligue 1 : Juventus de Turin bat Bayern de Munich 3 à 1 ; le CAC 50 : + 1,04 % à 23 602 points. » Le mec a pris la direction des Halles. La fille a ralenti, elle a frissonné. J'ai essayé de me rapprocher, mais il devait avoir des antennes, parce qu'il s'est retourné et a regardé la fille comme un maître irrité mate son chien occupé à renifler tous les cacas du quartier. Elle a avancé. Deux hommes, le masque antipollution sur le nez, l'ont bousculée pour se précipiter dans une bouche de métro. Nous sommes arrivés en vue du forum des Halles. Personne à l'horizon. Ils ont longé les palissades de chantier vert pomme couvertes de tags et d'affiches. La bonne gueule électorale de Jean-Serge De Milteau souriait encore aux citoyens et proclamait "Tous ensemble !" Pourtant, les élections remontaient à plus de cinq mois – la préhistoire. Il est vrai que les ouvriers municipaux évitaient le quartier, classé rouge. Le yin-kong et la fille se sont glissés dans une ouverture. C'était à craindre. Le bug.
Depuis les émeutes de l'année précédente, le périmètre était resté tel quel. On avait décrété l'état de catastrophe sociale, les commerçants avaient vidé les lieux et un plan de réhabilitation avait été voté – resté lettre morte, évidemment. La mairie avait dissimulé le sinistre derrière du polystyrène et condamné tous les accès du métro et du RER sans parvenir à masquer les vitres éclatées sur le pourtour du forum, toiles d'araignée incrustées dans le verre. La craillasse en avait profité pour y établir ses quartiers. Les flics n'y mettaient plus les pieds. Entrer là-dedans après six heures du soir revenait à signer un semi-arrêt de mort. On retrouvait régulièrement un cadavre en dehors de l'enceinte, les occupants faisaient le ménage. A l'unanimité, on préférait ignorer ce qui se passait à l'intérieur.
Cela dit, je préférais prendre le risque que de laisser filer le mec – et les 6000 euros de prime. Une semaine à le pister, depuis les Buttes-Chaumont, il habitait le coin, jusqu’à Saint-Germain-des-Prés, où il avait accès. Fourré non-stop avec des dizaines de gens dans des bars crades ou branchés, à postillonner avec l'un ou l'autre et à baver dans la bouche des filles qu'il levait à volonté. Cela avait été le problème, d’ailleurs : il en avait violé quelques-unes, et une de ses victimes avait dressé un portrait virtuel assez ressemblant, type afro-asiatique, pommettes hautes, tempes rasées, lèvres pleines, boucles d'oreilles, tatouage sur la joue gauche. On ignorait ses sources de revenus, aucune déclaration fiscale, aucune inscription à un quelconque fichier, aucun abonnement téléphonique, aucune identité déterminée, et trois mois de recherche dans le vide avant le coup de bol : Fred l'indic, par l'odeur du fric alléché, m'avait signalé la présence de l'intéressé aux abords des Buttes-Chaumont. J'ignore comment cette vipère de Fred s'est procuré l'info et je m'en fous pas mal, car elle s'est vérifiée. Au bout de deux jours de planque sous la flotte, le type a surgi à l'angle de l'avenue Secrétan et de la rue Manin, dans le XIXe, et je ne l'ai plus lâché.
Je ne m'étais pas fait promener comme ça pour renoncer si près du but. Le moment était venu de prendre mon chorus, et rien ne m'en dissuaderait. Tant pis si ma viande trépidait sous les coups de la grosse caisse, accélération du rythme cardiaque, battements par minute qui grimpent à 120, montée de stress : en piste.
A mon tour, je me suis glissé entre les palissades.
Total Chaos
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Présentation
Paris, octobre 2017. La capitale est partagée en « zones protégées », entourées de barrières de sécurité, et en zones dites « libres », abandonnées du pouvoir et détruites socialement.
François Sacco est flic free-lance. Chasseur de primes d’exception, il croit encore au système qu’il défend. Il n’a qu’un dieu : John Coltrane et sa note libre. Là, il puise son énergie, le souffle pur, le bon tempo.
Une perquisition de routine révèle de dangereuses connexions entre groupuscules politiques et religieux. Tout s’emballe lorsqu’on découvre que le propre fils du président de la République est impliqué…
Sacco est parachuté contre son gré par les plus hautes autorités de l’Etat dans une France en friche. Devenu Trane, un journaliste anarchiste écorché, il doit mener l’enquête.
Le complot auquel il se retrouve mêlé va lui enseigner les véritables règles du jeu…
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My favorite things
de Coltrane
Luc Fivet
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