Extrait
Invitations
Scène 1
Le Nigaud entre en scène, seul, la démarche peu assurée. Il tient à la main un carton d’invitation, qu’il consulte à plusieurs reprises. Il scrute les ténèbres, va et vient sur la scène déserte, jette un coup d’œil dans les coulisses. De toute évidence, il est assez pataud.
LE NIGAUD
( ébloui par les projecteurs )
Y’a quelqu’un ?
( Un temps. Il se tourne vers les coulisses et appelle. )
Ouh ouh !
( Il fait les cent pas, les mains sur les hanches, dans l’irrésolution la plus complète. De temps en temps, il consulte sa montre. Il se tient face au public, se demandant ce qui lui arrive. Dans son dos arrive l’Inquiet : très mince, démarche circonspecte, œil aux aguets. Il s’arrête à deux mètres du Nigaud et l’observe en silence. )
LE NIGAUD
( pour lui-même )
Eh ben, on peut dire qu’ici, y’a pas trente-six mille imbéciles. Y’en a qu’un et je suis tout seul.
( L’Inquiet tousse. Le Nigaud sursaute et se retourne. )
LE NIGAUD
Bonjour monsieur.
L’INQUIET
Bonjour monsieur.
LE NIGAUD
Enfin… Bonsoir.
L’INQUIET
Bonsoir monsieur.
( Un temps. )
LE NIGAUD
( montrant son carton d’invitation )
C’est vous qui m’avez donné rendez-vous ici, ce soir, à 20 heures 30 précises ?
L’INQUIET
Assurément pas, monsieur. Sur mon invitation personnelle, il est indiqué 20 heures 35 précises et je ne suis jamais en retard. Jamais. Du reste, je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais rencontré de ma vie. Jamais.
LE NIGAUD
En effet, je ne vous connais pas. Parce qu’une tête comme la vôtre, ça ne s’oublie pas.
L’INQUIET
Comment dois-je prendre cette remarque ? Une provocation ? Une insulte ? Un outrage ?
LE NIGAUD
Moi, je disais pas ça pour vous choquer, c’est juste une simple constatation, parce que je ne reconnais pas facilement les bobines des gens. Mais la vôtre, là, je crois que je l’aurais vite reconnue.
L’INQUIET
Vous n’êtes pas physionomiste.
LE NIGAUD
( intrigué, vaguement préoccupé )
Ah non, j’espère que non… C’est grave d’être… comment vous dites, déjà ?
L’INQUIET
( hautain )
Physionomiste ? Cela signifie : habile à se souvenir des visages déjà rencontrés.
LE NIGAUD
Habile… Je ne suis pas sûr. Je suis bon au vogelpick, c’est tout.
L’INQUIET
A quoi, dites-vous ?
LE NIGAUD
Au vogelpick. Cela signifie : une cible où on lance des fléchettes pour avoir des points et celui qui en a le moins paie la tournée.
( Un temps. )
L’INQUIET
( suffisant )
Ces remarques ô combien importantes ne me renseignent toujours pas sur les raisons de notre présence ici.
( Un temps. )
LE NIGAUD
Eh bien moi, j’ai reçu ceci. ( Il montre son carton d’invitation. ) « Prière de vous trouver à 20 heures 30 précises au théâtre municipal. Entrée à l’arrière du théâtre. »
L’INQUIET
( comparant avec son propre carton )
Oui, oui, c’est étrange, j’ai reçu la même invitation. Toutefois, l’heure indiquée sur le mien est 20 heures 35. Etrange.
LE NIGAUD
Mais de qui ça peut venir ? Mes amis ne sont pas du genre à faire des blagues pareilles. ( Ils réfléchissent en silence. Le Nigaud croit soudain deviner. ) Ce serait pas vous, par hasard, qui voudriez me faire une blague ?
L’INQUIET
( piqué au vif )
Vous plaisantez ?
LE NIGAUD
On ne sait jamais. On rencontre parfois de drôles de numéros, dans la vie.
L’INQUIET
Vous en êtes un autre ! Je ne me livre jamais à des bouffonneries déplacées aux dépens de mes amis. Jamais.
LE NIGAUD
Mais je ne suis pas votre ami, moi.
L’INQUIET
A plus forte raison aux dépens d’inconnus. Soyons sérieux, mon ami.
LE NIGAUD
( vexé par l’air supérieur de l’Inquiet )
Je ne suis pas votre ami !
L’INQUIET
( perdant aussitôt de sa superbe )
C’est exact, c’est exact, ne nous énervons pas, mon am… cher monsieur. Il s’agit d’une confusion. J’ai mal choisi mes termes, je vous prie de m’excuser. Vous n’êtes pas mon ami, je ne suis pas le vôtre, restons-en là.
( Un temps. Ils réalisent qu’ils se tiennent côte à côte. )
LE NIGAUD
On va vraiment rester là ?
L’INQUIET
Que voulez-vous dire ?
LE NIGAUD
Je veux dire qu’au lieu de rester là comme deux imbéciles qui attendent le bus, on pourrait aller boire un verre quelque part. Je connais un petit bistrot pas loin qui…
L’INQUIET
( le coupant sèchement )
Monsieur, je ne bois jamais d’alcool. Jamais. Ma devise : probité, sobriété, fidélité. En outre, si je prenais l’initiative de quitter cet endroit, ce ne serait pas pour aller me soûler dans un tripot…
LE NIGAUD
( corrigeant )
Un bistrot !
L’INQUIET
Un bistrot de bas étage. La télévision diffuse ce soir un documentaire du plus haut intérêt scientifique : « Quand un aborigène découvre un décapsuleur », qu’il me peinerait beaucoup de manquer. Enfin, et c’est la raison déterminante, mon carton d’invitation stipule que j’ai rendez-vous à 20 heures 35 et comme ce n’est pas avec vous, c’est forcément avec quelqu’un d’autre qui nous exposera les tenants et aboutissants de toute cette histoire. Subséquemment ( il s’affermit sur ses deux jambes ), je reste.
( Un temps. )
LE NIGAUD
On va rester ainsi comme deux…
L’INQUIET
Et je ne suis pas un imbécile ! Jamais !
LE NIGAUD
Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
L’INQUIET
Faites ce que vous voulez. Moi, je reste.
( L’Inquiet montre son carton d’invitation. Face à cette détermination, le Nigaud n’ose pas bouger. Un temps. )
LE NIGAUD
On pourrait parler un peu… Vous aimez le football ?
( Mimique dédaigneuse de l’Inquiet. )
L’INQUIET
En revanche, je vous conseille vivement le documentaire de ce soir : « Quand un aborigène découvre un décapsuleur ». L’intérêt anthropologique du sujet…
( Soupir éloquent du Nigaud. Un temps. )
LE NIGAUD
Et la pêche à la ligne ?
( Haussement d’épaules de l’Inquiet. )
L’INQUIET
L’œuvre de Goethe ?
( Soupir du Nigaud. Les répliques suivantes sont assénées avec une conviction croissante. )
LE NIGAUD
La semaine de 35 heures.
L’INQUIET
Le dynamisme bureaucratique.
LE NIGAUD
Le Mondial de l’automobile.
L’INQUIET
Le salon du livre.
LE NIGAUD
Johnny Hallyday.
L’INQUIET
Wolfgang Amadeus Mozart.
LE NIGAUD
La bière.
L’INQUIET
L’eau pétillante.
LE NIGAUD
Ma femme.
L’INQUIET
Ma tendre moitié.
LE NIGAUD
Mon chien !
L’INQUIET
Mes livres !
LE NIGAUD
Vous m’emmerdez !
L’INQUIET
Vous aussi !
LE NIGAUD
( explosant )
C’est vrai que vous m’emmerdez ! Il n’y a pas moyen de discuter avec vous !
L’INQUIET
Avec vous non plus ! Vous êtes borné !
LE NIGAUD
Moi, borné ? Et vous, vous savez ce que vous êtes ?
L’INQUIET
Osez le dire !
LE NIGAUD
Vous… Vous êtes borné.
( Un temps. Chacun campe sur ses positions. )
LE NIGAUD
Et puis zut, je m’en vais. J’ai assez perdu de temps.
( Il se dirige vers les coulisses et tombe nez à nez avec la Bourgeoise, vêtue d’une superbe robe du soir. )
« Invitations » est une pièce en un acte, sans décor ni costume. Un homme, le Nigaud, entre sur la scène d’un théâtre désert, un carton d’invitation à la main. Tandis qu’il se demande ce qu’il fait là, un autre homme, l’Inquiet, se présente à son tour, lui aussi muni d’un carton d’invitation. Une conversation prend forme, chacun émettant diverses hypothèses concernant leur présence sur cette scène vide. Au fil de la pièce, ils seront rejoints par sept autres personnages, plus excentriques les uns que les autres. Des amitiés s’ébauchent, disputes et quiproquos se succèdent, et la situation menacera de sombrer dans un chaos absolu jusqu’à ce que l’explication, authentique coup de théâtre, jaillisse in extremis…
« Invitations » a été créée en 1996 à Paris.
Luc Fivet
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