Repentirs
L’homme à la fine moustache ouvrait la marche. Le crépitement de la pluie sur les toitures de métal couvrait le crissement de leurs pas sur les gravillons de béton. Le commandant Jacques Delmat n’apercevait pas encore les trois portes en raison de l’obscurité, mais il savait qu’elles allaient s’aligner sur sa droite. Les deux premières abritaient des immigrés clandestins. C’était la troisième qui l’intéressait.
Les silhouettes avancèrent, mètre après mètre, les pieds pataugeant dans les flaques. La cible était en vue. Un mince rayon de lumière se profilait dans l’interstice du chambranle. Il n’y avait plus d’échappatoire, il fallait aller au bout du geste. Comme à chaque intervention, le commandant Delmat eut la vision fulgurante de sa femme et sa fille. Leurs visages hagards, sillonnés de larmes à l’annonce de sa mort. Leurs deux corps soudés de chagrin devant son cercueil, dans la cour de la Préfecture. Un sacré tableau. Seul réconfort, les dix cars de CRS en planque sous les portes de Clignancourt et de Saint-Ouen, sans oublier ceux qu’il avait pris soin de positionner dans les rues adjacentes, devant le marché Paul Bert. Si les cibles parvenaient à poser un pied dans le labyrinthe des Puces, toute l’opération tombait à l’eau.
La porte d’acier n’était plus qu’à deux mètres. Immobile, le policier épiait les échos d’une conversation. Des voix étouffées où perçait l’excitation. La plus aiguë témoignait d’une incrédulité outragée. L’autre, grave et ferme, en appelait à la raison. Les mots s’espacèrent, les silences se firent plus compacts. La transaction arrivait à son terme. Le commandant Delmat se tourna vers ses hommes. Une vingtaine de prunelles brillaient dans la nuit. Il avança de cinq pas, posa la main sur la porte de fer et testa sa résistance en la poussant légèrement. Elle n’était pas cadenassée. En réponse à un hochement de tête, l’un de ses équipiers se posta en vis-à-vis de façon à anticiper toute riposte dissimulée dans l’angle mort.
Chapitre 1
L’équipe était au complet. L’homme à la fine moustache jeta un dernier coup d’œil sa montre : 6 heures 58. D’un léger coup de sifflet, il fit jaillir quelques silhouettes tapies dans le renfoncement d’un immeuble, 94 rue Jean-Henri Fabre. Tous portaient veste sombre, jeans et baskets. Les cinq hommes se mirent en route.
Les brocanteurs installaient leur stand le long de la rue. Les gestes étaient nerveux et les jurons fusaient, étouffés par la fatigue et le vacarme du périphérique. Après une légère accalmie, la pluie avait repris de plus belle. Ce serait une journée difficile pour beaucoup d’entre eux.
Le petit groupe obliqua sur la gauche, rue Paul Bert. Instinctivement, les exposants détournaient le regard. Quelques-uns se réfugiaient dans une camionnette, comme pour vérifier un stock de tee-shirts ou de DVD. Trois Africains remballèrent masques et statuettes dans des sacs de toile.
Les silhouettes ne leur prêtèrent aucune attention. A l’autre extrémité de la rue, un deuxième groupe d’hommes en noir avançait dans l’obscurité. Quelque chose dans leur démarche souple et tendue trahissait une détermination identique. Comme convenu, ils opérèrent leur jonction à l’angle de la rue Paul Bert et de la rue Jule Vallès. Bifurcation à droite. La double rangée de consommateurs, accoudés au comptoir du Roi du café, remarqua enfin le troisième groupe, lui aussi vêtu de coupe-vents noirs, qui remontait la rue Jules Vallès à leur rencontre.
Une dizaine de brassards oranges surgirent des poches et les ombres se dirigèrent sans hésitation vers un rideau de fer à demi relevé, coincé entre deux échoppes de surplus militaire. L’étroitesse de l’impasse n’autorisait qu’une progression en file indienne. Dans un mouvement fluide, les hommes s’engagèrent l’un après l’autre entre les cloisons de tôle ondulée, le canon du Sig Sauer 9 mm pointé au sol.
Luc Fivet
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