L’un après l’autre, presque craintivement, les hommes se rassemblèrent autour de Delmat. L’officier de police tenait la toile à bout de bras. Des dimensions plutôt modestes, une soixantaine de centimètres de côté, pas davantage.

– C’est donc ça ? murmura Cherki.

Son supérieur rectifia d’une voix douce.

– C’est donc elle.

La peinture représentait un trio de personnages réunis autour d’un clavecin au couvercle relevé. Deux femmes en collier de perles. L’une assise devant l’instrument, en veste jaune rehaussée de passementerie noire, un ruban rose dans les cheveux. L’autre debout en robe bleue, les yeux baissés sur une partition et la main délicatement levée comme pour battre la mesure. Entre elles, dos tourné, un homme aux cheveux longs. Un joueur de luth, à en juger par le manche de l’instrument qu’il tenait de la main gauche. Au premier plan, à côté d’une table recouverte d’un tapis à motifs orientaux, un violoncelle reposait sur le sol carrelé de blanc et de noir.

La scène dégageait un sentiment d’ineffable douceur. On aurait dit que les personnages avaient suspendu leurs gestes quatre siècles plus tôt pour se laisser contempler, mais sans ostentation. Bien qu’égarés dans ce box humide et froid, ils continuaient à flotter dans leur songe, indifférents au reste du monde. Serrés l’un contre l’autre, les policiers partageaient la même sérénité. Le chef de groupe remarqua l’expression tranquille et rêveuse de ses collègues.

– Je n’arrive pas à y croire, soupira-t-il.

Il est vrai que le commandant Jacques Delmat, de l’Office Central de lutte contre le trafic de Biens Culturels, tenait entre ses mains la toile la plus recherchée au monde.

Finalement, c’est Cherki qui posa la fameuse question, celle qu’aucun d’eux n’osait formuler à voix haute.

– Ça vaut combien, une toile pareille ?

Delmat haussa les épaules.

– Tout. Rien. Ce que tu veux.

Les doigts de l’officier se crispèrent sur la crosse du Sig Sauer. Souffle fluide, puis bloqué sur une profonde inspiration. Coup de pied dans la porte, de toutes ses forces. Le corps qui gicle, bras tendus, index posé sur la détente.

– Police ! On ne bouge plus !

Deux hommes dans l’éclat d’une ampoule. Un grand, visage de faucon taillé en angles, cheveux poivre et sel, regard vif, pardessus beige informe sur un pull gris pisseux. Le second, petit, rondouillard et dégarni, lunettes, canadienne verte et pantalon de velours brun. Les brocanteurs typiques, ni richards ni clochards, la quarantaine mal rasée, flottant dans une zone grise entre dèche et combines. Le plus petit tenait un tableau entre les mains. Le commandant Delmat fit deux pas vers lui et le confisqua avec d’infinies précautions.

– On les embarque !

En dix secondes, les brassards oranges avaient envahi la pièce et passé les menottes aux deux hommes. Le faucon en pardessus bredouillait des phrases sans suite avec un fort accent de l’Est.

– Qu’est-ce qui se passe ? Qui a… ? Comment… ?

Son complice hurlait d’une voix de fausset

– Tu m’a vendu, Ivko ! T’as prévenu les flics ! T’es qu’une balance, espèce de salopard !

L’autre protestait en secouant la tête, véhément.

– Je te jure, José, je savais pas !

– Menteur ! T’es qu’une saleté d’indic !

Ils régleraient leurs comptes entre eux. Jourdain et Chapuis, les adjoints du commandant Delmat, les conduisirent vers la sortie. Cherki prononça les paroles tant attendues dans son talkie walkie – soulagement perceptible dans la voix.

– Opération terminée. Pas de dégâts.

Une sirène surgit au bout de l’impasse. Claquements de portières. Le deux-tons s’éloigna aussi vite qu’il était apparu.

Un grand silence s’installa, seulement troublé par le clapotis de la pluie dans les flaques. Les respirations gagnèrent en amplitude, les visages se détendirent.

Luc Fivet

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